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  • Marseille, la langue et soi-même

    "… la conviction qu’à notre besoin, à notre désir, à notre souffrance du moment correspond toujours un livre."
     
    Jean-Yves Tadié, Le Lac inconnu
     
    12 juillet 2012, dans le TGV Paris-Marseille de 16h37. La semaine dernière, c’est un torticolis qui m’a rappelé les limites de ma carcasse. Cette semaine, une douleur dans l’épaule droite, qui descend dans le dos. J’ai une connaissance si approximative de l’anatomie que je suis bien incapable de nommer autre chose que l’épaule et le dos, d’autant que j’écris dans un train et que sans accès à internet je ne peux pas consulter Wikipédia, qui aurait pu me renseigner correctement sur mon mal. Olivier m’a massé longuement avec un de ces baumes qui lentement vous font sentir une brûlure réparatrice de plus en plus intense et qui seule vous soulage. C’était mardi soir, nous regardions E.T. avec Clélie, qui trouvait le massage un peu trop long à son goût et disait son impatience qu’Olivier reprît sa place à sa gauche de façon qu‘elle fût au milieu des "amoureux" (c’est avec ce qualificatif qu’elle se moque gentiment de moi quand Olivier n‘est pas là). Depuis, elle fait mine parfois de me masser elle aussi, et peu importe si elle dispense ses soins à l’épaule gauche plutôt qu’à la droite. Je me prête aussi au jeu des baisers qu’elle dépose par séries de trois sur l’une ou l’autre épaule pour accélérer la guérison. Il y a un an, dans le train qui déjà nous conduisait à Marseille, elle me demandait de lui "faire des opérations", et sur mon carnet j’alignais des colonnes de chiffres au bas desquelles elle écrivait des totaux le plus souvent exacts, s’exclamant "J’adore les maths!" Depuis quelques jours, elle me parle de symétrie, me demande de lui préparer des exercices de symétrie. Elle s’en est inventé un cet après-midi sur son ardoise blanche, petits carrés flottant au-dessus d’une ligne horizontale.  Quand je lui ai demandé si elle connaissait la symétrie centrale, son visage a exprimé un étonnement mêlé de doute comme si ma question était si farfelue qu’elle dût d’abord se méfier d’une mauvaise blague.
     
    Au lieu de m’engouffrer dans les escaliers de la station de métro, je levai le bras en direction des taxis à l’arrêt au feu rouge. Je voulais éviter une nouvelle contraction musculaire qu’auraient pu provoquer mes lourds bagages, et de toute évidence les escaliers du métro et le changement à Bastille m‘auraient fatigué. Nous étions très en avance mais le trajet dura plus d’une demi-heure à cause d’un embouteillage boulevard Richard Lenoir. Des noirs en combinaison verte nettoyaient la chaussée à grandes eaux après le marché. Mon chauffeur, noir lui aussi, s’excusait d’avoir emprunté un itinéraire censé être plus court mais qui de fait nous ralentissait. Il écoutait une de ces radios communautaires dont les programmes sont centrés sur le continent africain, mais quand on annonça une émission sur l’avortement et qu’une spécialiste expliqua que sur quarante-deux millions d’avortements chaque année, vingt-deux sont pratiqués de manière légale et vingt de manière illégale, et que quatre-vingt mille femmes en meurent, il eut la délicatesse de changer de station, par égard sans doute pour Clélie, dont le chapeau de paille lui avait immédiatement fait penser que nous nous rendions à la Gare de Lyon. Dans un camion sur notre droite, un autre noir chantait à tue-tête sur un rap dont la rythmique nous parvenait brouillée par les bruits de la ville. Je pensais à la théorie du grand remplacement de Renaud Camus. Clélie avait enfilé de minuscules marionnettes à chacun de ses doigts, à l’exception du pouce de la main gauche, que j’avais habillé d’un long ruban noir qu’elle avait emporté entre autres babioles dans son petit sac à main: ainsi nous patientions en faisant parler ces minuscules personnages.
     
    En attendant le train, je commençai Le Miracle d’Ariel Kenig, me demandant, comme cela m’arrive souvent, si ce que l’humanité compte d’auteurs morts et vivants n’a pas déjà épuisé la liste nécessairement finie des titres de romans. Le narrateur fait dans les premières pages le récit des évolutions technologiques depuis la popularisation d’internet il y a une quinzaine d’années: AOL, Caramail, Myspace, Facebook. En lisant ces jours-ci un drôle de magazine consacré aux biographies (intitulé simplement Biographies), dont la table des matières éparse évoque Maryline Monroe, Sainte Geneviève, Marguerite de Valois, Gengis Kahn et Carlos, je me demandais quel public, quel besoin, quel horizon d’attente il visait.  A la dernière page je compris: c’était une biographie de Victor Hugo en forme de page Facebook, une fiche d’identité, une chronologie, des événements, des interactions, cinq cent mille amis. Le goût des biographies est sans nul doute renforcé par la pratique de Facebook, où chacun donne à lire et à voir sa vie en augmentant (comme on dit) la réalité. On pensait qu’ils exagéraient, ceux qui prédisaient, il y a quelques années, qu’un jour il serait anormal de ne pas avoir de vie sociale sur les réseaux dits sociaux (il est dommage, mais révélateur qu’on entende par "réseaux sociaux" les "réseaux sociaux en ligne", comme si l’empire de ceux-ci avait gagné tout entier le territoire de ceux-là) — nous y sommes. Au cours de mes années d’enseignement, il est arrivé souvent que des élèves dédaignent les œuvres du passé (livres ou films) dont les tournures ou les images les confortaient dans l’idée qu’ils avaient la chance d’être apparus à une époque proche des sommets techniques et moraux de notre civilisation. Dans les conversations, on précise maintenant, cela vous échappe, en contant une anecdote, que "c’était avant les téléphones portables et internet, on se disait tout ça par lettres". Dans son prochain roman (j’en ai lu les premières pages dans le magazine Lire), Benoît Duteurtre explique ce que symbolisait en 1980, pour un étudiant de vingt ans montant à Paris, la possession d’un téléphone fixe, alors que dans toute ville de province (son jeune Rastignac vient de Rouen), on se débrouillait pour téléphoner depuis une cabine publique, où l’on s’en passait si c’était possible. Aujourd’hui, le fils du président de la République dément auprès de l’AFP avoir confié à une journaliste du Point son sentiment sur l’affaire dite du tweet de Valérie Trierweiler. Il aurait avoué son atterrement face à cet acte catastrophique qui a précipité le président "normal" dans une affaire de jalousie qui aurait dû rester dans la sphère privée. "Ante omnium oculos" disait-on chez les Romains, devant les yeux de tous. Ces réclames dans les couloirs du métro et le long des quais qui vantent les écrans ne laissent pas de m’étonner, et l’effet est plus saisissant encore sur les écrans Samsung qui sont l’avenir de la publicité: ces écrans lumineux qui paraissent des iphones géants excellent dans l’art de vanter les mérites d’autres écrans au passant dont il y a fort à parier qu’il a lui-même les yeux rivés sur l’écran de son téléphone, ou qu’il l’a rangé dans sa poche ou dans son sac il y a quelques secondes, ou qu’il va le brandir très bientôt.

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  • Touriste

    Je me suis tellement énervé hier soir en essayant de lire la clé wifi du boîtier internet de mon père que je me suis fait un torticolis. Il y avait eu aussi sept heures de voiture, de Paris à Fécamp, puis de Fécamp à Aubry, fenêtres ouvertes. A Fécamp, une boulangère à qui j’avais acheté des roskoffs, m’ayant pris pour un touriste, m’avait proposé un dépliant bariolé comportant des offres de réduction pour des visites dans la région – elle avait dit, parlant d’elle avec le plus gentil sourire: "Votre boulangère vous offre…" En attendant l’heure du rendez-vous avec Clélie, j’avais acheté des robes d’été ainsi que des boucles d’oreille roses et un bracelet chez Monoprix puis je m’étais installé à la terrasse d’un café où l’on ne servait plus de café car il était trop tard, on allait fermer. J’avais donc lu l’avant-propos de L’Art de l’éloignement de Thomas Pavel en buvant un Coca light. La première phrase est déjà captivante: "L’essai que je propose au lecteur part de l’observation qu’à l’âge classique les mondes décrits par la littérature s’éloignaient considérablement de la réalité empirique et de la vie quotidienne." 

    Cet après-midi en cuisinant j’écoutais Philippe Bonnefis à la radio, qui parlait avec passion des noms propres, "aussi peu propres que possible": l’agacement de Baudelaire quand il arrivait qu’on ajoutât un "e" entre le "b" et le "a", la perte d’un "l" dans le nom de l’auteur des Rougon-Macquart puisque son père s’appelait Francesco Zolla, ou encore le trait d’union où on ne l’attend pas dans le nom de Claude Louis-Combet — dont Bonnefis dit que sa pratique de la littérature est celle d’un enfemellement. Il dit qu’il éprouve le nom comme "une obscurité, une opacité, une altérité". Il dit encore que les noms d’auteur sont au domaine du sens ce que les ready-made sont au domaine de l’art. Qu’il entre dans une œuvre par la chattière ou par le trou de souris plutôt que par l’entrée principale. Qu’il écrit tous ses cours en leur donnant un caractère d’oralité car il n’est capable ni d’improviser, ni de dialoguer comme c’est la coutume dans les universités américaines où il enseigne la moitié de l’année. Je lui en ai longtemps voulu car il m’a reproché, lors de mon oral de DEA, d’être trop scolaire: j’étais le seul étudiant agrégé et j’avais eu le malheur de me conformer au fameux plan en trois parties à la française. Maintenant je l'écoute avec plaisir, je n'ai plus l'ambition de rédiger une thèse. 

    C’était une tarte aux fruits, pommes, bananes et abricots en marmelade, croisillons de pâte brisée. Sur le parking du supermarché c’était comme un parking de supermarché dans le sud de la France quand on croise des touristes néerlandais en tenue de camping qui souffrent parmi les vapeurs du bitume et se pressent de se réfugier dans les espaces climatisés, du moins comme je me l'imagine, comme je me souviens, comme je rappelle une impression qui était déjà tout entière un pauvre cliché. Clélie avait confectionné un collier multicolore et avait coupé de minuscules morceaux de papier afin de pouvoir lancer une poignée de confettis au moment opportun, Jérôme avait passé This is the sound of Ctube d’un groupe des années quatre-vingt appelé Confetti. Ensuite c’était un téléfilm historique sur la construction du château de Versailles, où on s’étonna d’entendre le roi souhaiter que la galerie des glaces fût "ouverte au public", barbare irruption du jargon touristico-culturel.