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  • Fable carbone

    Un jour, le prix du diesel égala celui de l’essence. Les sapiens français qui carburaient au vilain diesel ne laissaient pas de s’indigner, s’en prenant au président de la République Carbone, au ministre des taxes et à celui du remboursement des dettes. Même ceux qui avaient vertueusement acquis une voiture essence commencèrent à gronder quand la facture à la pompe dépassa les cent euros. Pouvait-on accepter que les trajets quotidiens pour aller au bureau, faire les courses au centre commercial ou conduire les enfants chez mamie coutassent bonbon ? Comment joindrait-on les deux bouts ? Allait-on renoncer aux vacances carbone ?

    Et puis les hydrocarbures devinrent si chers que quelques sapiens proposèrent que tout le monde abandonnât voitures, avions, scooters, plastiques, gaz-de-ville, vêtements éphémères, etc. Le hashtag #BalanceTaBagnole rallia soixante-dix millions de consommateurs. Quelques-uns voulurent résister, mais ils n’étaient pas assez nombreux pour changer le cours inexorable du progrès. Leur colère fit long feu.

    Avec la tôle des SUV, des camions et des avions, on fabriqua des cadres et des roues de vélo, des trains et des tramways, on rouvrit de vieilles gares. On n’était pas moins mobile, mais c’était différent. Quand vous ne pouviez pas vous déplacer, quand il pleuvait trop fort ou que vous aviez crevé, ce n’était pas si grave, on ne vous en voulait pas. De toute façon, on produisait moins, on réparait les dérailleurs et on reprisait les chaussettes, on communiquait raisonnablement, on avait troqué les écrans contre le théâtre et les concerts, on avait appris à lire des textes de plus de dix lignes et à utiliser le subjonctif imparfait.

  • Les nuits de Pierre Rabhi

    Le journaliste du Monde répondait aux questions du journaliste du Média. Cela se passait dans un décor de salle de rédaction, on discutait autour d’une table ronde, des ampoules à filament type Atlanta décoraient une autre table assez grande en bois clair ainsi qu’une table basse métallique noire. C’était harmonieusement tendance. L’enseigne du Média ornait un mur d’une combinaison graphique de lettres pleines et vides sculptées par une lumière diffuse, et, au fond de la salle, des fenêtres d’atelier achevaient de designer la causerie aux 153539 vues.

    Les deux hommes éreintaient un vieux sage autoproclamé qui avait le tort de rassembler des auditoires pléthoriques pour leur conter le fabliau du colibri. Pour ma part, j’aurais plutôt parlé d’une fable, mais quoi qu’il en soit, le père Rabhi — ainsi se nomme l’accusé — parle plus volontiers d’une légende. Reconnaissons que le journaliste qui avait longuement enquêté et avait lu pendant quatre mois la prose et les vers du vieillard connaissait bien son fabliau amérindien. Il nous apprenait en effet que la rengaine aviaire telle que la colportaient le prophète et ses suiveurs était tronquée. Certes le colibri, en déposant goutte d’eau après goutte sur l’incendie ravageur, intrigue le tatou qui trouve cela bien dérisoire, mais ce que nous ne savions pas, c’est qu’il s’y épuise et en meurt! Était-ce là ce que le père Rabhi souhaitait à l’humanité?

    — Et puis, s’y connaissait-il vraiment en matière d’agriculture ? Avait-il jamais écrit le moindre article scientifique? Ne prétendait-il pas avoir été ouvrier avant de devenir agriculteur, alors même qu’il était employé? Ne faisait-il pas profession de sculpteur quand il s’était établi dans la Drôme? N’était-il pas un rêveur doublé d’un imposteur? Ne s’opposait-il pas farouchement à l’esprit des Lumières, lui préférant une spiritualité obscurantiste? Ne souhaitait-il pas que nous redevinssions tous des paysans comme sous l’Ancien Régime? N’était-il pas conservateur, et même réactionnaire quand il préférait parler de complémentarité plutôt que d’égalité entre les hommes et les femmes? Ne prêchait-il pas chez ses voisines les nones? Mais, dans le même temps, ne recevait-il pas les patrons du CAC 40 à l’heure du thé? Par un honteux tour de passe-passe langagier, n’avait-il pas troqué le vœu de pauvreté, ô scandale, contre celui de sobriété? N’était-il donc pas un communiquant comme les autres? Ses inénarrables bretelles et ses tristes pantalons en velours côtelé ne dissimulaient-ils pas un confortable matelas de billets? Finalement, n’était-il pas, ce soi-disant humble paysan, un cadre de l’industrie culturelle, et, à ce titre, fallait-il vraiment le prendre plus au sérieux que Pamela Anderson?

    Non content de manipuler les foules dépolitisées et promptes à gober des sornettes, l’octogénaire dormait sur une natte. — Ici, le Média, incrédule, insère une vidéo montrant le vieil homme chez lui. Nulle ampoule à filament, nul artifice. Une chambre, mais surtout un bureau: on y lit, on y écrit, et, parfois, quand il fait sommeil, on déplie une natte, qu’on replie sitôt réveillé. Mais qui diable pouvait raisonnablement concevoir qu’on se contentât d’une natte quand on facturait ses conférences 2000 euros et qu’on vendait plus d’un million de livres? Plutôt que de cultiver la terre selon des principes empiriques avec un rendement aléatoire, plutôt que de chercher en soi les ressources pour vivre mieux, plutôt que de préférer la communauté de vie à la communauté scientifique, plutôt que de s'aveugler dans une écologie naïve et somme toute inoffensive, n’était-il pas plus efficace de se mobiliser en menant des combats politiques sur les terrains balisés du monde et des médias? N’était-ce pas ainsi que nous pourrions le transformer, le monde? — N’était-ce pas avec les modes de pensée qui les avaient engendrés que nous allions résoudre nos problèmes?

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  • Fable carbone

    Un jour, le prix du diesel égala celui de l’essence. Les sapiens français qui carburaient au vilain diesel ne laissaient pas de s’indigner, s’en prenant au président de la République Carbone, au ministre des taxes et à celui du remboursement des dettes. Même les vertueux propriétaires de voitures essence commencèrent à gronder quand la facture à la pompe dépassa les cent euros. Pouvait-on accepter que les trajets quotidiens pour aller au bureau, faire les courses au centre commercial ou conduire les enfants chez mamie coûtassent bonbon? Comment joindrait-on les deux bouts? Allait-on renoncer aux vacances carbone?

    Et puis les hydrocarbures devinrent si chers que quelques sapiens proposèrent que tout le monde abandonnât voitures, avions, scooters, plastiques, gaz-de-ville, vêtements éphémères, etc. Le hashtag #BalanceTaBagnole rallia soixante-dix millions de consommateurs. Quelques-uns voulurent résister, mais ils n’étaient pas assez nombreux pour changer le cours inexorable du progrès. Leur colère fit long feu.

    Avec la tôle des SUV, des camions et des avions, on fabriqua des cadres et des roues de vélo, des trains et des tramways, on rouvrit de vieilles gares. On n’était pas moins mobile, mais c’était différent. Quand vous ne pouviez pas vous déplacer, quand il pleuvait trop fort ou que vous aviez crevé, ce n’était pas si grave, on ne vous en voulait pas. De toute façon, on produisait moins, on réparait les dérailleurs et on reprisait les chaussettes, on communiquait raisonnablement, on avait troqué les écrans contre le théâtre et les concerts, on avait appris à lire des textes de plus de dix lignes et à utiliser le subjonctif imparfait.