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  • Le festin

    "Il faut changer la pile, mais pourriez-vous aussi ôter les poussières du cadran ?" Il allait voir ce qu’il pouvait faire. Je lui avais aussi demandé un passant pour une autre montre au bracelet fatigué. Les fournisseurs ne fournissaient plus les passants séparément. Il avait bien un stock de passants de seconde main, des restes de vieux bracelets laissés par des clients. Je ne trouvai rien qui fît l’affaire. Il lui fallait un peu de temps pour nettoyer le cadran. J’avais rendez-vous à la banque juste en face. Je reviendrais plus tard, la montre serait prête.

    À la bibliothèque de la gare, meuble en plein air coiffé d’un toit pentu et fermé par des carreaux coulissants en plexiglas où l’on peut déposer et prendre ce que l’on veut — car les livres, qui ont perdu leur auréole, ne se monnayent plus guère —, j’avais choisi Salambô. Le festin me subjugua dans le train, j’en goûtai la prose dense et bariolée — voyez ces archers de Cappadoce qui s’étaient peint avec des jus d’herbe de larges fleurs sur le corps !

    La brume se leva vers midi d’après ma montre. Un journal avait titré sur l’assèchement des châteaux d'eau. Je broyai un navet, une carotte, du céleri et une tige de rhubarbe. Versai la purée dans une chaussette à thé. Le jus vert coulait sur mes mains tandis que je pressais la poche gonflée. J’en remplis un grand verre. — Depuis quelque temps, je faisais grand cas de l’assimilation des minéraux.

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  • La visite

    Les mains n'hésitent pas, cherchant les objets familiers, se souvenant des gestes répétés mille et mille fois. Elles saisissent, à peine tremblantes, les sucres blancs à la géométrie parfaite — on les croyait disparus, relégués au rayon des alimenteurs, remplacés par d'autres plus baroques, plus rustiques, plus rassurants, complets en somme : ingénus sucres de canne aux allures brutales de pépites. Le sucrier en inox à nouveau se remplit, plus généreux et plus présentable ainsi. On commente l'abondance retrouvée, comme une scène minuscule d'une comédie domestique, sans importance et pourtant essentielle à la bienséance autant qu'à la convivialité de la situation.

    Le sucrier... — Je me souviens m’être souvent fondu dans sa contemplation, y cherchant l’impossible miroir d’une autre vie dans ses courbes sévères et décoratives — dont je dirais, maintenant, qu’elles sont un écho manufacturé de l’Art Déco —, étonné que le couvercle s’y ajuste chaque fois si bien, m’amusant à l’ôter et à le remettre, observant la maculation progressive du sucre sitôt que j’en avais trempé un côté à la surface du café dans la tasse de l’un ou l’autre de mes parents, surveillant aussi la lenteur de la pendule en chêne, rêvant d’être tout à l’heure, le sucre bruni finissant par fondre sous l’action de la salive.

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  • Le livre est refermé

    Le livre est refermé.
    La patate douce et la courgette, en rondelles alternées, ont cuit à basse température pendant deux heures, les unes un peu sèches en surface, les autres encore juteuses.
    "Est-ce que je peux venir dîner avec vous ce soir ?"
    Je prépare un jus de pastèque et de chou blanc avec du gingembre.
    Ce sera le dîner.
    Reste, dans la paume de la main, un paquet de fibres vertes dont je fais une inutile boule.

     

     

    Le ciel est enfin dégagé.
    On parle du livre.
    Ce que je n’arrive pas à bien exprimer, je l’ai écrit, quelques pages manuscrites dans une enveloppe bleue.
    On dîne au soleil.

     

     

    Plusieurs jours que je vivais au rythme du roman familial, page après page.
    J’étais guidé par mon narrateur de père, j’ai rencontré ma mère à tous les âges de leur vie à deux, de leurs regards qui se "tendaient la main".
    Le livre est refermé mais il continue : c’est la vie, toujours devant.