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La fuite - Page 3

  • Fable carbone

    Un jour, le prix du diesel égala celui de l’essence. Les sapiens français qui carburaient au vilain diesel ne laissaient pas de s’indigner, s’en prenant au président de la République Carbone, au ministre des taxes et à celui du remboursement des dettes. Même ceux qui avaient vertueusement acquis une voiture essence commencèrent à gronder quand la facture à la pompe dépassa les cent euros. Pouvait-on accepter que les trajets quotidiens pour aller au bureau, faire les courses au centre commercial ou conduire les enfants chez mamie coutassent bonbon ? Comment joindrait-on les deux bouts ? Allait-on renoncer aux vacances carbone ?

    Et puis les hydrocarbures devinrent si chers que quelques sapiens proposèrent que tout le monde abandonnât voitures, avions, scooters, plastiques, gaz-de-ville, vêtements éphémères, etc. Le hashtag #BalanceTaBagnole rallia soixante-dix millions de consommateurs. Quelques-uns voulurent résister, mais ils n’étaient pas assez nombreux pour changer le cours inexorable du progrès. Leur colère fit long feu.

    Avec la tôle des SUV, des camions et des avions, on fabriqua des cadres et des roues de vélo, des trains et des tramways, on rouvrit de vieilles gares. On n’était pas moins mobile, mais c’était différent. Quand vous ne pouviez pas vous déplacer, quand il pleuvait trop fort ou que vous aviez crevé, ce n’était pas si grave, on ne vous en voulait pas. De toute façon, on produisait moins, on réparait les dérailleurs et on reprisait les chaussettes, on communiquait raisonnablement, on avait troqué les écrans contre le théâtre et les concerts, on avait appris à lire des textes de plus de dix lignes et à utiliser le subjonctif imparfait.

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    Je vois à peu près ce qu’est un data-analyste, quelque chose comme un expert ès interprétation des données massives collectées par une société dont les intérêts financiers dépendent de la compréhension des usages de ses clients. Je vois bien ce qu’est une grosse base de données, quelque chose comme un immense fichier avec mille et une lignes et colonnes et encore mille et une cases au carré qui restent muettes jusqu’à ce qu’un expert les rende intelligibles grâce à quelque manipulation informatique somme toute basique mais qui fait de lui un conseiller indispensable des grands de ce monde. Je vois tout à fait ce qu’on caractérise comme comportement moyen d’une catégorie d’individus représentant certaines habitudes d’achat, d’actions récurrentes, de vociférations sur les réseaux sociaux par exemple, et l’on sait maintenant qu’un candidat à la présidence de la république a tout intérêt à s’appuyer sur le travail des datas-analystes s’il veut sérieusement parvenir à ses fins de gestion quinquennale des affaires de l’état.

    Je pense être assez lucide sur ma situation de réfractaire ayant renoncé depuis plus d’un lustre à donner ma voix à l’un ou l’autre des candidats à l’administration des dossiers du pays, considérant que la démocratie telle que nous la pratiquons n’est qu’un mot qui nous est servi dans quelques formules prêtes-à-dire, paroles gelées et bien gelées. Je reconnais que je ne me suis pas encore suffisamment retiré du monde, même si j’ai renoncé à la viande et presque complètement au pi des vaches et au cul des poules, à l’industrie alimentaire qui est une machine à faire faillite pour les hôpitaux et une rente pour l’industrie pharmaceutique, au plastique jetable, aux mouchoirs en papier, à l’essence pas encore tout à fait, à la perspective d’une retraite complètement, je veux dire une retraite sonnante et trébuchante. Je suis étonné d’entendre ces drôle d’expressions de valeur-travail et de pouvoir d’achat dans les discours des hommes politiques, les commentaires des médias et les expertises des experts. Je suis étonné que les trois nouveaux smartphones d’Apple soient aussi plats qu’est ronde la terre présentée sur leurs écrans dans la vidéo sponsorisée à laquelle seuls quelques ermites ont peut-être échappé, qu’on continue de craquer les grains de blé pour en séparer les molécules avant de les expédier dans des usines de prêt-à-manger, que l’on castre chats et chiens pour notre tranquillité autant que pour leur soumission. Mais je continue de bien dormir, c’est une chance, jusqu’à demain.

  • Don

    susan meiselas

    Ma photo, malgré ses dehors assez austères, me plaît beaucoup. Une des raisons qui me la font aimer, c'est qu'elle tranche radicalement avec la façon dont la moitié des gens me perçoivent au jour le jour. Après avoir été poussé par ma famille, mes amis et mon entourage vers une bonne université, un diplôme de valeur et quatre années gâchées, je me retrouve à dire non pas "J'ai fait une erreur", mais plutôt "Je regrette de ne pas avoir davantage réfléchi par moi-même". Dans l'immédiat, je suis bien obligé d'utiliser le diplôme qui a creusé ma dette pour la rembourser. Et comme j'ai évolué mentalement, je constate que le type de métier auquel j'ai eu tant de peine à me former ne m'intéresse plus. Je me retrouve donc à "porter un masque", à partir au travail le matin en n'oubliant pas d'actionner le commutateur schizophrène qui, de celui que je suis sur la photo, fait de moi un... roulement de tambour... super-consultant!! (à moins que ce soit un super-ingénieur?), peu importe d'ailleurs, puisqu'en fait je ne suis bon dans aucun des deux emplois. Mon entreprise a embauché mon diplôme et il se trouve que j'étais livré avec.

    Ce n'est que récemment que j'ai découvert que le même commutateur qui me sert à changer de personnalité m'autorise ou m'interdit l'accès à une denrée plus précieuse: l'aptitude à profiter de la vie et à en être conscient, car, en réalité, la seule façon de bien fonctionner au travail est d'avoir l'esprit clair et logique d'une machine pendant près de huit heures par jour avec, ici et là, quelques rares moments de liberté.

    Texte accompagnant le portrait photographique d'un certain Don par Susan Meiselas. C'est en 1971. La photographe a 23 ans. Son sujet est un voisin au 44 Irving Street. 

    susanmeiselas.com/early-years/44-irving-st/

    jeudepaume.org

  • Les congés

    La Fnac, celle de Valenciennes aujourd'hui, à deux pas de mes fenêtres de toit: descendre les trois étages par l'escalier défraîchi, longer la rue de la Halle, pénétrer dans le centre commercial, prendre l'escalator, errer quelques minutes dans le magasin en cherchant vainement un scanneur manuel, hésiter à acheter un disque de B.B. King, jeter un œil au maigre rayon théâtre/poésie —les deux laissés-pour-compte, à hauteur de genou—, y trouver une inédite anthologie des poètes médiévaux du nord de la France, lire les 58 douzains des Congés de Baude Faustoul, et rêver à ce pays lointain: prendre congé à ciel ouvert.

  • h 4

    Il pleut longtemps
    — il a fui encore une fois
    l'illusionniste