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Le pays

  • Où dormir

    Devant moi sous les arches le chien s’appelle Vanille. C’est sa maîtresse qui me l’apprend, l’appelant dans mon dos. Pour éviter l’unique boulevard dans cette ville méandreuse, j’emprunte volontiers les voies parallèles à cause de leur solitude : la rue Fondue-Basse puis la rue Fondue-Haute, ou la rue du Château du Roi. Le soleil y pénètre rarement et ne rencontre dans la saison froide que le dernier étage des bâtisses bancales. Je me représente la froideur et les siècles de ces étages dont les plafonds mesurent deux ou trois hauteurs d’homme. Comment vit-on derrière de si vieux murs, si hauts et si austères ? Les murs de ma maison, dans ma rue papale, sont plus modestes. Tout y est plus bas. Les pièces en enfilade au rez-de-chaussée et à l’étage sont étroites comme de larges couloirs, les murs épais penchent vers l’intérieur, les fenêtres ne connaissent que le Nord d’où je viens.

    cahors

    Le soir venu, j’hésite à m’allonger dans le salon sur le matelas qui borde la bibliothèque, ou dans ma chambre qui le surplombe, froide et vide, mais chambre à usage de chambre, où ne me divertit et ne m’endort qu’une voix docte sur mon téléphone.

  • Cahors Mundi

    Une femme marche devant moi, son parapluie orange comme une vieille édition anglaise au pingouin, On The Road, la Beat Generation sur un boulevard, l’unique boulevard.

    Je demande à la brocanteuse si c’est de la faïence de Moustier ou de Montauban. Elle hésite, m’assure finalement que c’est du Martres. Elle me fait un prix, m’avoue que le regard du premier ministre lui fait peur, elle redoute les prochaines mesures.

    Comme je remonte le boulevard, un homme dit qu’il a réservé des billets d’avion pour Noël, pas certain cependant de pouvoir partir, mais assuré d’être remboursé en cas d’empêchement.

    La coiffeuse sort de son salon et me reproche de me garer là, d’y laisser trop longtemps ma voiture, trop souvent, je prends la place de ses clients. Je réponds que je comprends mais que je ne pouvais pas deviner le problème, la place n’étant pas officiellement réservée à la clientèle, c’est une place comme les autres, le long du trottoir. Elle me parle de savoir-vivre et de respect : je devrais bouger ma voiture tous les jours. Je ne suis pas entré dans un salon de coiffure depuis trois ans je crois.

    Sur une vieille porte, à la tombée de la nuit, un bouquet de roses desséchées, une carte avec le nom du professeur décapité, en sa mémoire, pour Samuel, lâchement assassiné.

    Au journal, une femme explique qu’elle lave sa vaisselle à l’eau de javel. Je remarque chaque jour de nouveaux insectes dans ma cuisine : un moucheron, une araignée, une minuscule limace. Je laisse les araignées tranquilles quand elles ne sont pas trop grosses, mais je me suis débarrassé d’un mille-pattes répugnant. Je lave le sol à l’eau.

    Je verse le café dans mon mug orange, PENGUIN BOOKS, Aldous Huxley, BRAVE NEW WORLD, A Novel.

    cahors

  • Nulle heure où dormir

    Peu importait l’heure, les réveils de brocante alignés sur une étagère métallique donnant des heures dépareillées, le cadran ridé de la grande horloge figeant le temps de la fête jusqu’à la fraîcheur de la nuit, la machine à bulles de savon peinant à fonctionner malgré les efforts des enfants qui en actionnaient la manivelle, le ronronnement du vieux compteur électrique soutenant l’immense guirlande lumineuse du vénérable chêne.

    Je me suis balancé dans un fauteuil en corde suspendu à une branche du chêne, puis j’ai attendu le lever du jour, allongé dans le camion. Il a plu enfin.

    Nous vivons parmi les insectes. Ils font vibrer l’air jour et nuit. Je connais la sensation du criquet qui se cogne contre mon ventre ou mon genou. Le phasme se tenait droit et immobile au bord d’une feuille de fraisier comme nous l’observions ce soir. C’est toujours le même phasme sur le même fraisier. La nuit, il faut parfois déloger un papillon du cou ou de la tempe. Je me demande comment les papillons de nuit vivent le jour et comment ceux du jour vivent la nuit.

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  • Mues

    Le chat ne se nourrit que de souris. Il les mange devant la porte puis lape de l’eau dans le bol bleu. Suit une sieste, sur l’herbe sèche devant la grange ou sur l’appui de fenêtre de la cuisine. Parfois il entre dans la maison, nous regarde avec insistance et nous parle.

    J’ai joué à la balle avec un petit gars aux boucles blondes. Il riait quand je sautais pour l’attraper. En courant dans la grange, il délaissa la balle pour le chat qui passait par là. Une fois qu’il fut couché, sa mère dit qu’elle ne l’inscrirait pas à l’école, elle refusait de le confier à l’éducation nationale, il apprendrait mieux selon ses envies. Je ne dis rien, on ne m’avait pas interrogé sur mon métier.

    Les ruches étaient peintes de toutes les couleurs. Il y avait une mue de couleuvre sur une table dans la grange. Une vache en papier mâché avec un boa.

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  • La minoterie

    la minoterie

    Je cherche l’image la plus imagée : la taupe dans son terrier, l’oiseau dans son nid, l’homme des cavernes dans sa caverne. — Je suis le locataire dans sa location, l’homme temporairement là, l’éternel transitoire dans cet appartement incongru. — Incongru, il l’est : incrusté dans une minoterie de l’âge du béton. Quelques mètres au-dessus de la douche, vous observez la pyramide inversée par où coulait le grain de blé — son sillon, sa cicatrice, ses restes de stigmates. C’est la partie la plus élevée de l’appartement, et la pièce la plus exiguë : douche, machine à laver, lavabo. C’est la pièce la plus sombre ; aussi j’y stocke mes conserves de chou et de céleri.

    la minoterie

    Là où je déambule stupidement, où je m’interroge longuement sur la course du monde, sur la folie d’y participer et l'embarras de la quitter, sur le peu de fondement de mes certitudes et les biais de mes croyances, sur les bornes de ma conscience et la plasticité de ma morale, en somme, là où je doute et puis longuement douter de tout, et douter répétitivement, pathologiquement, là : il y eut des minotiers qui minotaient du matin au soir et n’avaient guère le loisir de l’interprétation planétaire des Fleurs du Mal ni de Pierrot lunaire. Il me plaît que, dans cette ancienne minoterie industrielle, je façonne mon pain, me prenant pour le boulanger dans la minoterie. — Mais j’ai confiné mon levain dans le réfrigérateur, car à quoi bon faire du pain pour soi seul, quand le pain se mange avec un copain, compagnon de pain ?

    la minoterie